Originales:
![]() |
![]() |
![]() |

Alors que la troisième édition du Tattoo Art Fest de Paris prend lentement forme, c’est l’occasion de s’entretenir avec l’un des représentants de la scène artistique du monde du tatouage français, Stephane Chaudesaigues.
Peux-tu nous parler de ton parcours personnel ?
Stéphane Chaudesaigues : j’ai commencé très tôt (11 ans) à me faire piquer. Je voulais marquer ma différence, montrer que je m’appartenais et que personne ne pouvait décider pour moi. Ce n’était pas juste une crise d’adolescence, je suis toujours comme ça. Ensuite vers 18 ans, je me suis acheté du matériel et j’ai commencé à piquer dans le fond de mon appart. J’allais attendre chez les « vieux » tatoueurs de l’époque, pour glaner des infos. Mais c’était dur, rien n’échappait ou presque. Pour me faire la main je me suis d’abord piqué moi-même et puis les premiers clients sont arrivés, d’abord gratos. Mon premier client payant m’a permis d’acheter une paire de kickers à mon fils, je n’avais pas une thune. Je voulais réussir, je voulais être tatoueur. Je suis ensuite parti dans le sud et j’ai ouvert mon premier studio : Graphicaderme et les choses ont vraiment démarré. La je suis entre Avignon et Paris. Mon studio parisien s’appelle Atelier 168 la Bête humaine, en rapport avec le fait que pendant longtemps les gens tatoués ont été considérés comme des bêtes de foire (freaks).C’est aussi un clin d’œil au roman de Zola qui parle de l’atavisme et qui est une notion de la nature humaine qui me touche de façon plus personnelle.
Tu proposes des stages de perfectionnement pour les tatoueurs. C’est une façon de partager ton expérience et connaissance, est-ce relativement répandu dans le milieu du tatouage ou chacun joue-t-il plutôt perso ?
|
|
En France la notion de partages d’infos, d’apprentissage pi même de séminaire n’est pas très bien acceptée. Sans doute les tatoueurs ont-ils peur de créer leur propre concurrence. C’est une chose que je peux comprendre et c’est une des raisons pour laquelle je ne m’occupe que de gens qui sont déjà établis et qui savent déjà travailler. Le tatouage est un métier où bien souvent le tatoueur est seul avec son client, alors sans dire que c’est un milieu qui se la joue perso, je pense que les gens se méfient et n’accordent pas leur confiance facilement. Il m’est arrivé d’être trahi après des années d’amitié tant personnelle que professionnelle, alors je peux comprendre. Aux USA c’est encore différent car il y a une réelle envie de partage. Dans toutes les conventions il y a des séminaires sur la techniques, le dessin, la peinture, les machines, comment faire tourner son studio…. Il y a aussi des forums Internet pour échanger intelligemment sur ces mêmes domaines. Des groupes de travail et de réflexion se forment et les tatoueurs s’investissent pour faire évoluer leur profession. Il est aussi plus facile de trouver un apprentissage et donc un maître qui va prendre en charge la formation. Il y a, quel que soit le pays, plusieurs « écoles » qui incluent les professionnels en fonction de leur style, de leur technique, ou de leurs affinités. |
D’ailleurs, à ton sens, qu’est-ce qui fait un bon tatoueur ? N’importe qui peut se lancer là-dedans s’il le désire vraiment ou il vaut mieux avoir de bonnes notions de dessin auparavant ? Je suppose qu’il faut d’autres qualités pour s’y mettre, non ?
Un bon tatoueur ? Je ne sais pas comment cela se remarque, car il y a plusieurs façons d’envisager le tatouage et donc le tatoueur. Tellement de gens et de styles se sont emparés de la scène du tatouage. Non n’importe qui ne peut pas devenir tatoueur, il faut une bonne dose de motivation pour y arriver. Le technique peut s’apprendre mais je crois qu’il faut plus que cela. Il faut être investi. Ça prend toute la vie, il n’y a de la place pour rien d’autre. Ça aspire tout, on ne pense qu’à ça. Ensuite il faut faire une différence dans les tatoueurs : il y a les artisans (qui font du flash) et pour qui j’ai le plus grand respect car ce n’est pas facile d’être avec des clients non initiés tous les jours, et il ne faut pas oublier que c’est la réelle base du métier de tatoueur. Et il y a ceux que l’on peut mettre dans la catégorie des artistes tatoueurs. Ceux-là utilisent d’autres médiums que la peau, ils dessinent, peignent, font des photos. Ces tatoueurs-là, dont je fais partie, sont devenus des « noms ». Les clients ne se font plus seulement tatoueur mais ils se font tatouer par untel et ils ont une œuvre d’art sur le corps. On appelle ces clients-là des collectionneurs. Il est certain que ces artistes-là se nourrissent de leurs vies, de ce qu’ils voient, vivent, ressentent, et pour cette catégorie, oui l’aspect psychologique est important voire primordial.
Quelle part de toi-même laisses tu généralement dans un tatouage ?
Je pense que ce que je laisse forcément dans un tattoo c’est une émotion que j’arrive à exprimer grâce à ma technique. Cette technique qui m’a fait connaître et que j’ai acquis seul et que je continue de perfectionner chaque jour. Ensuite il y a les images que j’ai créées de toute pièce et que les gens veulent se faire encrer ; alors là je laisse en plus une part de moi et de mon histoire.
Techniquement, comment préfères tu travailler ?
Je pars souvent d’une idée de base et ensuite, soit je fais des photos qu’ensuite je reproduis en dessin ou alors je dessine directement. Je fais ensuite une maquette montée sur le corps du client sur Photoshop afin qu’il puisse voir que ça donne posé sur son corps. Ensuite esquisse, carbone et bien sûr le tatouage.
En dehors du tatouage, tu sembles être enclin à toucher à d’autres formes artistiques telle la photo, la peinture ou encore le dessin. Ces différentes manières d’exprimer tes idées sont nécessaires pour pouvoir éviter de rester enfermé dans un unique médium qui parfois pourrait être trop limité de par le fait que tes œuvres ne t’appartiennent plus vraiment une fois le tatoué parti ?
Ce n’est pas une question d’enferment, c’est au contraire une question d’ouverture. Ça permet d’appréhender le tatouage d’une façon différente. Et puis, c’est un tout, j’utilise la photo, le dessin, la peinture pour nourrir le tattoo. C’est le propre de l’artiste que de créer pour montrer, donner … Ce qui me plaît particulièrement avec le tatouage, c’est que « l’œuvre » vit réellement, elle est offerte, elle n’est pas un musée, elle est accessible. Il y a certains dessins dont j’ai eu du mal à me séparer, plus parce qu’ils représentaient une partie de ma vie que pour le dessin lui-même. Ce qui est frustrant dans le tattoo, c’est que tu ne peux pas avoir le recul pour profiter de la pièce que tu as faite. En effet, une fois le tatouage terminé, le client s’en va et tu as de la chance si tu le recroises en convention.
D’ailleurs est ce un métier que tu conseillerais ? Peut être pas à n’importe qui ?
C’est un métier que je ne conseille pas car il est dur, très dur et éprouvant ( il suffit de voir le taux de suicide chez les tatoueurs). Ce sont souvent des écorchés vifs qui font du tatouage et ce n’est pas évident de garder la tête hors de l’eau. Il faut être fort.
Propos recueilli par Sven
Art Stéphane Chaudesaigues
Hard Rock Magazine




